La casse du siècle

Les éditions « Raisons d’agir » initiées par Pierre Bourdieu, donnent un accès complet et gratuit à deux ouvrages pendant le confinement : « La casse du siècle » à propos des réformes de l’hôpital public :

L’autre ouvrage est « En marche forcée », sur la libéralisation des transports :

Biopolitique. Qu’es aco ?

Il y a quelques jours, j’ai écouté une conférence de Jean Luc Nancy sur Philosopher en temps d’épidémie. Au début j’ai été un peu agacée par le caractère élégant du discours, et les formules pourtant saisissantes. Mais parfois des remarques m’ont intriguée. Par exemple,  d’après lui, nous découvririons à quel point est plus complexe que nous l’imaginions l’exercice d’un pouvoir politique. L’idée de biopolitique deviendrait dérisoire, car en ce moment la vie et la politique nous défient ensemble

J’aurais aimé qu’il développe plus. Moi, j’ai plutôt l’impression du contraire. Car si la biopolitique, c’est le contrôle exercé par la société sur les individus dans le corps et par le corps, si c’est le fait que le pouvoir ne s’exerce pas seulement sur des sujets mais sur des populations, si c’est le moment où la vie entre dans le domaine du pouvoir, eh bien, on est en plein dedans, non ?

Mais peut être entend-il autre chose par ce mot ?

Il est revenu dans plusieurs articles ces derniers temps .

celui d’Agamben, axé comme on pouvait s’y attendre sur l’extension de l’état d’exception

celui de Panagiotis qui critiquait la vision d’Agamben.

Bon, j’y reviendrai demain.

11eme jour

11 ème jour, « L’opportunité » d’être confinée en zone rurale, me prête à croire que rien n’a changé. Doucement, mon ouïe s’affine et réalise l’absence des bruits parasites des moteurs de véhicules, ne circulant plus dans les petites rues de mon village, le son des activités des travailleurs a cessé, et le silence se fait entendre. Le temps se fige, le chant des oiseaux paraît tangible, en relief. C’est le temps d’un break et cela peut permettre de trouver un sens véritable à l’essentialité. La nature, semble t il reprend ses droits : Instants précieux, le vivant retrouve de l’espace pour s’étirer. Regarder le vivant vivre, prendre du temps, c’est peut-être une promesse pour l’après. Cependant mes pensées se bousculent pour l’après, pour ne pas oublier les personnes combattant l’invisible, pour préserver des vies, les personnes sans toit et aussi la maltraitance qui se nourrit du confinement. Et Ne pas oublier la négligence volontaire de nos gouvernants manquant de hauteur de cœur.

Gombert

Clémencron

Récemment, le président nous a offert une mise en scène aussi soignée que grotesque devant des tentes militaires.

Arrivera-t-il à égaler son modèle ?

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Je me suis souvenue d’un passage de Foucault relatif à la gestion de maladies comme la peste ou la lèpre.

Il y eut donc un schéma médical de réaction contre la lèpre : celui de l’exclusion, de type religieux, celui de la purification de la ville . Il y eut aussi celui que suscita la peste, lequel ne pratiquait pas l’internement et  le regroupement hors du centre urbain, mais qui recourait au contraire à l’analyse minutieuse de la cité, à l’enregistrement permanent.  Le modèle militaire a donc été substitué au modèle religieux. C’est au fond le modèle militaire, et non la purification religieuse qui a servi de modèle à cette organisation politico-médicale ( Dits et écrits. La médecine sociale)

Ça roule.

Couvre feu et enfermement

Mercredi 25 mars

Valréas

Le bruit de 5 semaines de confinement court.  Comment les gens les plus précaires vont ils le supporter ?  On ne sait pas.

Depuis quelques jours, je repense à cette période qui est restée une boite noire, dont je sais que je l’ai vécue parce qu’on me l’a racontée :  Tlemcen et le couvre feu pendant la guerre d’indépendance. Couvre-feu à cinq heures, me disait mon père.  Le sentiment d’un saut dans le temps, et d’une boucle. Je ne me souviens pas de cette époque, trop  petite. Juste d’un peu de lumière et de grands appartements sombres. Et de la peur diffuse, comme ces ombres. Parfois, cette ombre algérienne passe sur la journée et se confond avec les autres  inquiétudes : le doute quand à ce qu’il faut vraiment faire, le désespoir de se dire que tout cela sera réutilisé contre nous,   de voir se répéter les mêmes schémas de domination, d’appel au sacrifice, de mépris. La rage d’être bloqué quand il faudrait sortir.

Chaque jour apporte un nouvel angle ou une nouvelle question ;  mardi et mercredi dernier, j’ai suivi ce que disait le gouvernement Tu peux sortir faire du sport? Donc, je sors. Tu peux faire les courses ? Donc,  je sors faire les courses.  Là, je pense aux soignants,  et je limite au maximum, je ne prends plus le vélo, je me dis que j’ai un jardin et que je peux rester chez moi. L »émission sur Mediapart,  A l’air libre,  de Valentine Oberti, où parlaient des soignants m’a impressionnée.  Et leur désarroi, mis en regard du discours du sacrifice que tient le gouvernement, mais pas seulement le gouvernement, tous ces gens qui disent « oh que c’est beau ces gens qui meurent pour les autres », c’était terrible.  Macron et ses sbires ne sont pas les seuls à incriminer. Ne pas vouloir mourir d’une épidémie est légitime mais, le besoin veule de sécurité sanitaire qui  fait voir ce qui reste du public comme sa chose, qui fait accepter l’idée du sacrifice des autres,  combiné à la défense éperdue de ses intérêts, c’est obscène.

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S’il y a bien un moment où la proposition d’Arturo Escobar s’est avérée vitale, c’est maintenant; Arturo dit que nous devons changer d’ontologie, changer de façon d’être si nous voulons survivre. Qu’il nous faut migrer de nos ontologies individualistes vers ce qu’il appelle des ontologies relationnelles.  il le dit dans Sentirpenser avec la terre, dans Autonomie et design.

A part ça,:

en France, les flics continuent de malmener les banlieues.

à Sao Paulo, les dealers imposent le couvre feu dans les favelas, et menacent les habitants ….

Pandémie et nécropolitique

 

 Jonnefer Barbosa est prof de philo à Sao Paulo.  Il me disait déjà il y a deux jours : Comment les gens des favelas et de la rue peuvent-ils se laver les mains ?

Là,  comme il apparaît dans cet  appel de juristes, Bolsonaro profite de la crise sanitaire pour  légaliser des ruptures de contrat de travail de quatre mois sans prise en charge ni rémunération.

 

« Alors que d’autres pays cherchent à assurer le maintien de l’emploi et que l’OIT souligne l’importance de la protection sociale pendant la pandémie, le gouvernement brésilien profite de la crise sanitaire pour lancer une nouvelle attaque contre les droits sociaux des travailleurs. Le texte du MP 927, avec ses illégalités, fait de la relation de travail un avantage pour l’employeur, allant même jusqu’à dénaturer le contrat de travail, en  faisant disparaître l’une de ses principales clauses, la rémunération , en transformant la la quarantaine en vacances ou « congés anticipés », et en autorisant l’extension des heures de travail pour ceux qui sont déjà exposés dans le domaine de la santé ou la pratique du licenciement sans salaire, comme s’il était possible de survivre sans salaire. Il suspend les exigences en matière de santé et de sécurité au travail, alors que ce dont nous avons le plus besoin, c’est précisément de redoubler d’efforts. Les députés valident l’illicite : l’utilisation du travail dans une situation analogue à l’esclavage, c’est-à-dire le travail non rémunéré.La prévision selon laquelle la situation précaire se poursuivra jusqu’à 270 jours, même si la crise sanitaire est prévue pour une période de 150 jours en moyenne, révèle sa véritable intention. Il n’y a pas de souci pour la santé des gens, mais l’utilisation perverse de la pandémie, pour leur enlever encore plus de droite ».

 

Pas question ici de dire qu’en Europe ou en france, e nous vivons la même chose.

Mais pour ceux qui plieraient l’affaire,  en se disant que c’est encore une histoire de pays sous-développés, n’oublions pas que Bolsonaro et Macron ont pensé à la même chose :   les travailleurs  envoyés au front ne pourront pas invoquer une maladie professionnelle.

Brésil :  » La proposition stipule qu’un accident du travail ne sera pas considéré comme tel si le travailleur dans les domaines de la santé, des transports et des services essentiels contracte le nouveau coronavirus et ne peut prouver le « lien de causalité » avec la fonction de travail exercée »

 

France » L’ordre social qui donne du « héros » en verroterie symbolique aux personnels hospitaliers, mais leur fait envoyer des mails leur expliquant qu’une infection au coronavirus ne sera pas reconnue comme maladie professionnelle (des fois qu’entre deux gardes ils aillent se déchirer en discothèque) « .

 

Il se pourrait que la fameuse ligne qui nous sépare des pays sous développés, remonte.

Il se pourrait que la crise sanitaire montre l’effacement de cette ligne qui sépare  démocraties et pouvoirs autoritaires.

 

 

Respirateur collaboratif

Un respirateur réalisé en impression 3D

Un groupe de plus de 600 experts et chercheurs œuvre à la création d’un respirateur artificiel peu coûteux, pouvant être assemblé dans les jours à venir. Une mobilisation internationale, grâce à l’open source.

Alors que les pouvoirs (publics ?) ont totalement délaissé les logiciels libres, de la même façon que l’hôpital public, cette initiative nous montre, in-vivo, si je puis dire l’intéret de démarches pas seulement motivées par la recherche de la rentabilité maximale.

Pour en savoir plus sur le projet :

https://www.toolinux.com/?Un-respirateur-artificiel-open-source-mobilise-des-centaines-de-developpeurs

Pascal

Le chien

Chateaubriant

Jeudi 19 mars

Le temps est magnifique .

La valse des tondeuses a pris le dessus sur les concerts désormais quotidiens des oiseaux.

Et pourtant le silence est pesant.

Les nouvelles que je trouve sur le fil d’info que je suis ne sont pas rassurantes. L’épidémie semble loin d’être réellement circonscrite en Chine, ce qui présage pour nous une durée très, très longue de confinement, et plus que des incertitudes quant à la suite.

Je me sens d’humeur morose.. Mes idées sont sombres, voire apocalyptiques..

Je relègue mon téléphone dans un coin et me mets à coudre des lingettes lavables en écoutant un podcast d’émission réalisée une semaine auparavant par des copines féministes. J’étais inscrite à cet atelier radio, mais déjà consciente de la situation en Italie, et faisant partie des cas à risque – je suis immunodéprimée – je me suis auto-confinée. J’ai alors annulé tout ce qui ressemblait de près ou de loin a des activités sociales : atelier radio, arpentage féministe, chorale de femmes… Je ne suis pas convaincue de l’incidence du mail envoyé pour évoquer le pourquoi de ma retraite..

Je profite du beau temps pour faire ensuite une ballade avec mon chien. Laisser passer et carte d’identité en poche. J’ai marché 500 mètres jusqu’à la boite aux lettres la plus proche. Je poste un flot de courriers de remerciements pour l’aide et le soutien apporté quand j’étais malade ; ainsi qu’un courrier destiné à la cpam contenant ma déclaration originale d’arrêt maladie pour Janvier. Le RSI auquel j’étais affiliée a fusionné en février à la cpam. Il y a un gros bug informatique, la cpam n’a absolument pas acces aux données qui précèdent février 2020.. Depuis ce mois, je n’ai plus d’indemnités journalières…Le lendemain j’ai appris par un agent de la Poste, qu’il n’y avait ni levée, ni distribution de courrier. Une collègue a lui est malade, la direction a refusé le test, toute l’équipe a exercé son droit de retrait. Depuis vendredi matin, il est en quarantaine comme trois autres facteurs.. Mon courrier est au chaud tout près de chez moi a attendre un jour d’être distribué…

Le jour même je reçois un rappel de cotisations de ce même RSI, désormais Urssaf, plutôt exorbitant..

Une dent me fait mal je soupçonne une carie. Les dentistes ont fermé leur cabinet…

Pas de quoi arranger mon état de stress et d’anxiété. Belle journée que voilà …

Pour me calmer, je me suis mise à mon tour à la tondeuse. Consciente du privilège d’avoir un jardin. A pousser comme une forcenée sur cette dernière, histoire de passer cette sourde colère.. Le chien aboie tout ce qu’il peut après les oiseaux mais certainement pas que..

On dit que les animaux ressentent les émotions de leur maître, de l’ambiance ou de la météo.

L’empirisme a prit le dessus sur la théorie : alors que je me pose sur les marches de la maison pour souffler, la sonnerie d’entrée retentit. Je rentre le chien. C’est un voisin avec qui j’ai déjà eu des déboires durant l’été.. Cela fait deux jours que nous sommes en confinement, deux jours seulement.. et il ne supporte déjà plus les aboiements de mon chien … Je ne suis pas d’humeur. l’échange est tendu, il menace d’empoisonner le chien, et ne se cache pas de mettre a exécution ses menaces.

Il faut le reconnaître, ce chien est un braillard. Disons que son mode d’expression est clairement l’aboiement. A mon grand désarroi. Il aboie après les oiseaux qui se nichent dans le laurier, ou qui se posent sur le mur du jardin, il aboie quand une personne ou un comparse passe dans la rue, il aboie quand il a faim, il aboie quand je le néglige ( souvent parce qu’il aboie), il aboie en hurlant à la mort avec la sirène d’ambulance, il aboie quand un autre chien aboie… J’ai trouvé la parade, trop content de rentrer dans la maison j’alterne les moments a l’intérieur et l’extérieur, ce qui réduit largement la charge sonore de ce dernier qui ce jour était légèrement au dessus de la charge habituelle .. la faute au beau temps…

Je rentre chez moi en pleurs, dépitée, saturée sans trouver de perspectives au marasme du jour. Laisser le chien chez quelqu’un, mais maintenant ce n’est plus possible de sortir de la ville sans raison autre que familiale, alimentaire ou professionnelle. Dans mon désarroi j’envisage le pire. Peut être une manière d’exorciser toute cette tension, cette appréhension liée au confinement et a l’avenir qui se profile.. Et surtout la réaction de mon voisin, menaçant, déjà en saturation après deux jours de confinement. Dans quel état serons nous dans une, puis deux, puis trois semaines. Je me sens potentiellement en danger, et ne peux m’empêcher de projeter ce type de comportement à l’ensemble de la ville…

A 19h30, pour évacuer cette tension accumulée , nous dansons dans la maison..et saluons par la fenêtre une amie voisine et son fils…

Vendredi 20 mars a été un autre jour. Il faisait froid et sombre, mais aussi l’air était plus léger ..

J’ai appelé le dentiste, en cas d’urgence il peut me prendre a son cabinet. Désormais, je sors plus souvent dans le jardin en même temps que mon chien. Il rentre avec nous a la maison, et n’aboie quasiment pas.. Pourvu que cela dure…

Anne Le Déan

Émancipation et lutte en temps de pandémie ; un point de vue depuis la Colombie.

Ce serait terriblement triste, s’il ne sort pas de cette mega crise une pensée politique indiquant une nouvelle voie.

Edgar Morin

 

Arrêtons-nous et levons-nous

Affronter la pandémie du COVID 19, ici et maintenant, depuis la Colombie ou d’autres pays, nous oblige, ou devrait nous obliger, à faire un constat  : il est urgent de nous rebeller, de résister et de refuser la subordination. Au lieu de cela, comme l‘affirme cet article écrit par un professionnel de la santé, l’ordre mondial est consolidé, discipliné et on compte sur notre complicité. On commence par exiger l’isolement « responsable » de ceux qui, méprisés, avaient déjà été relégués dans l’oubli, et on manipule ceux qu’on nomme sans vergogne « nos anciens ». Et qui se fait le porte-parole de cette propagande? La même puissance qui a mis en péril leur système immunitaire en leur refusant droits, libertés et dignité. Comment penser, comprendre et combattre la pandémie COVID 19 tout en restant des peuples dignes ? Lorsque la peste est là, comment éviter de se mettre à genoux devant le pouvoir qui l’engendrée et qui en profite pour nous recruter ?

On en viendrait même à se demander si cela vaut la peine de faire un commentaire. Une discipline moralisatrice définit ce qui est bien ou mal, et montre du doigt les irresponsables, ceux qui constituent une menace pour les autres, les pestiférés, tout en décrétant, réglementant, ordonnant ; elle nous met au pas en brandissant des statistiques sur l’augmentation des cas, sur la contagion, sur les morts. Que dire de la manière dont le langage du pouvoir et des états est reproduit, imité, pas seulement dans chaque maison, chaque quartier, mais aussi dans les organisations et le mouvement social, qu’il soit communautaire, urbain et rural ? Il s’agit de  « vaincre le virus » et la victoire « est entre nos mains ». Les médias et les États, les dirigeants, ont la parole et le pouvoir, tout cela pour notre bien. Apparemment, ce n’est pas le moment de poser des questions, de continuer sur le chemin de la résistance et de la révolution. Maintenant, comme tant d’autres fois, mais à un niveau global, une vague gagne tous les espaces et toutes les consciences, et notre devoir, nous dit-on, c’est de nous enfermer, ne pas sortir, nous laver les mains et signaler les contrevenants. Car ne pas le faire reviendrait à tuer « nos anciens », et à nous rendre complices de leur mort. Lutter contre l’establishment ne servirait à rien. Il faudra le faire plus tard, lorsque nous aurons vaincu le mal grâce à la discipline et l’obéissance.

Plus tard, il faudra poser des questions et enquêter sur l’origine de COVID 19, déterminer si il a ou non servi les intérêts de certains, de ceux qui l’auraient conçu et et diffusé ou simplement, auraient tiré des plans pour en tirer profit, au bénéfice d’un capitalisme mondial en crise, du patriarcat, de l’économie mondiale et de certains secteurs. Nous aurons le temps de faire tout cela, ce sera nécessaire. Toute personne saine d’esprit, raisonnable, ne peut nier que de telles questions, et bien d’autres, soient rationnelles, raisonnables et indispensables. L’histoire du pouvoir sous le capitalisme est suffisamment lourde pour justifier des recherches et des investigations de ce type. Et il y autant de raisons de penser que l’establishment refusera de le faire parce que son principe, c’est l’occultation et parce qu’il se protégera. Mais ce n’est pas le moment, du moins dans les réflexions et questions que je partage ici, de donner la priorité à cette question. Le COVID 19 existe, il infecte, il tue, il se propage, et des mesures doivent être prises pour faire face à la pandémie. Cette considération n’annule pas ce qui était dit plus haut. Il s’agit seulement de remettre les choses à leur place.

Ici, je me contenterai d’esquisser une analyse à partir de ce que j’observe, plus précisément, à partir de la Colombie (et d’autres pays du continent). J‘attirerai l’attention, pour commencer ( souhaitons-le ! ) sur certaines questions et certaines attitudes qui restent invisibles.

Dans le désordre, on peut évoquer :

Les gouvernements et les médias qui ordonnent aux gens de ne pas sortir de chez eux, mais de se signaler aux autorités sanitaires en cas de symptômes de grippe et de fièvre. Tout d’abord, il convient de noter que ce message s’adresse à la « classe moyenne », voire aux groupes les plus riches. En fait, ils se parlent entre eux. Ou font comme si nous étions tous comm eux. Ils nous incitent à rester à la maison, à trouver des activités pour ne pas nous ennuyer, à partager avec nos familles, etc. La propagande, comme les publicités auxquelles les médias commerciaux nous ont habitués, s’adresse au groupe des propriétaires, ou au moins, aux salariés, dont le plus grand souci est de devoir rester chez eux, dans leur appartement privé ou de travailler et étudier virtuellement. Or, la plupart des salariés ne vivent pas de leurs seuls revenus salariaux. En outre, une très grande partie de la population survit difficilement, grâce à des emplois informels, toujours à la recherche de plusieurs emplois simultanés. Ces gens vendent des minutes de téléphone portable, des billets de loterie, du café, des bonbons, des adresses… Ils jonglent au coin des rues, aux feux de circulation, ils mendient, beaucoup de femmes travaillent comme domestiques. Je ne vais pas dresser une liste exhaustive. Ce serait impossible ! Les gens, bref, ne sont pas ceux que les gouvernements et les moralistes ciblent. Rien d’étonnant à cela puisque ces gens sont les mêmes depuis toujours, le produit le plus considérable et le plus efficace de notre histoire : celui de l’oubli. Pour la majorité, rester chez soi et obéir de manière « responsable » aux décrets et aux ordres de l’État est impossible et suicidaire. En fait, s’ils ne sortent pas pour vendre, et ne se vendent pas dans la rue, leur système immunitaire est en danger. Parce que la faim est l’immunosuppresseur le plus important et le plus généralisé dans nos sociétés. Parce que le surpeuplement est la forme de logement la plus courante et la plus établie. Parce que tout le monde n’a pas assez d’eau pour se laver réguliérement les mains avec du savon. Parce que même si l’armée et l’État distribuent des antiseptiques (comme on fait la charité), la quantité reste insuffisante et il n’est pas toujours possible de suivre les protocoles nécessaires. Mentionner cette seule réalité montre avec évidence ce que la stratégie de prévention COVID 19, qui a cours actuellement, ignore. Mais il y a plus, ces victimes de COVID 19 et du moralisme de l’endiguement de la pandémie seront pénalisées, sans soutien ni protection. Victimes d’une double peine.

Si l’on est un de ces oubliés, et qu’on signale un vague symptôme de grippe, comme il est demandé de le faire pour assurer le suivi de la pandémie et concevoir des actions de confinement, il y aura une visite à domicile, des tests de diagnostic et des recommandations d’isolement et un traitement symptomatique. Mais ces mesures, pour les personnes qui ne font pas partie de la « classe moyenne », portent un nom : la « quarantaine » Et la quarantaine, pour un vendeur ambulant, pour une famille déplacée à cause de la guerre extractiviste et des méga-projets, bref, pour la plupart des gens, c’est la mort. Pourtant, comme l’expliquent les médias, la plupart des gens se rétablissent ou présentent des symptômes mineurs, les enfants ne sont généralement pas touchés et les victimes les plus vulnérables, les personnes âgées et immunodéprimées, ne constituent pas la majorité de la population. Je ne prétends pas avoir la science infuse, mais j’imagine qu’on pourrait faire un calcul raisonnable, dans ce climat d’angoisse, avec ce désir de survivre qui nous étreint :   on pourrait tout mettre sur la balance et ne pas signaler des symptômes légers, mettre un masque ( si on l’obtient à un prix abordable car les prix ont grimpé en flèche ), faire ce qui est possible pour se laver et continuer à vivre comme on peut. Simplement parce que signaler des symptômes et se comporter comme l’État l’ordonne, n’est pas viable. C’est bon pour les autres.

Mais je dois dévoiler maintenant ce qui est systématiquement dissimulé. Notre pays ( comme beaucoup) ne dispose pas d’un système de santé. Nous prions chaque jour pour qu’il ne nous arrive rien et que nous n’ayons pas besoin de soins médicaux. Le système marchand d’assurance-maladie mis en place pour capitaliser les entreprises financières sous prétexte de soins de santé n’est pas seulement difficile d’accès. Il contrevient systématiquement aux droits, il maltraite les gens,l es ruine, et les rend malades… et cela a commencé bien avant la pandémie ! Aujourd’hui, on nous parle d’autorités sanitaires », d’attention, de mesures, de soins pour la vie, alors que cette vie, on la méprise et que c’est à cela que sert le système de santé de la Colombie (et d’autres pays).

Que dire des « ballades de la mort » infligées à des personnes qui ont besoin de soins urgents du fait de graves problèmes de santé, du refus de fournir des services, del’impossibilité d’obtenir des autorisations même pour des tests de diagnostic ? Il est normal, par exemple, qu’une femme enceinte doive recourir à une échographie privée parce que son enfant sera né depuis longtemps lorsqu’enfin on délivrera l’autorisation de prise en charge ; au niveau de la loi comme dans les faits, la marchandisation de la santé, le démantèlement de la santé publique, l’exclusion systématique des soins et leur terrifiante détérioration nesont pas seulement des réalités incontestables. En fait, le dommage est irréparable, car les intérêts et les profits que cette structure perverse génère sont entre les mains de l’establishment, de ceux-là mêmes qui ont la charge d’affronter en notre nom, depuis l’État, la pandémie qui s’abat sur ce système. Plus clairement, qui s’abat sur le dispositif de capitalisation au prix de la maladie et de la mort qui a supplanté par un bombardement de discours mensongers le système de santé déjà déficient qui existait. Le fait est que ces « classes moyennes » qui nous demandent d’être responsables et de rester isolés chez nous et au travail, qui réclament une éducation virtuelle, ont créé le système de santé de l’oubli pour se protéger, notamment en niant la douleur et la ruine massives auxquelles nous conduisent aujourd’hui la protection et l’endiguement de la pandémie.

Hier soir, le président de la République de la Colombie ( et cette scène va se répéter ailleurs ) a prononcé son allocution quotidienne, appelant à l’unité dans « notre » lutte commune contre la pandémie, une « cause de tous et de chacun », avec des tremolos dans la voix lorsqu’il evoquait « nos » anciens de plus de 60 ans, qui ont travaillé toute leur vie et méritent notre protection. Ce président et ce gouvernement (comme celui de tous les autres pays) ont nié ces anciens de plus de soixante ans. Ils ont préparé, promulgué toutes les réformes possibles et imaginables pour les tuer  » avec un mépris très physique. Ils ont fait passer une réforme fiscale qui impose une TVA même sur le panier de base, qui supprime des aides et une prise en charge sociale sociale déjà honteusement basses pour la plupart des gens. Ils ont imposé une réforme du travail qui aggrave le taux d’exploitation des gens, qui crée de la pauvreté, qui génère la faim et transforme la survie et l’épargne en privilèges. Sans compter une réforme des pensions qui relève l’âge de la retraite et réduit l’accès à ces dernières, dans un pays où déjà quatre vingt pour cent de “nos” anciens de plus de 60 ans n’ont accès à aucun type de pension (et les vingt pour cent restant doivent passer par une série d’épreuves : vols, retards de paiement, mauvais traitements, obligation de payer des avocats qui se paient grassement). Un président qui avait juré avec le parti au pouvoir qu’il n’engagerait pas une telle réforme. Ce ne sont là que certains volets d’un ensemble de réformes qui vise à sauver l’économie des riches en appauvrissant et en plongeant la majorité dans l’oubli et la misère, sans droits ni libertés. Les gens ne peuvent pas observer l’isolement que le gouvernement, pour “notre bien”, prescrit, car ce même gouvernement a déjà livré les gens à l’épidémie de la faim, de la malnutrition, de la faiblesse et de la vulnérabilité. En Colombie, la plupart des gens sont déjà isolés par leur non droit à la survie. Et maintenant on leur ordonne de pourrir en silence, pour le bien de tous.

Mais n’oublions pas que notre pays s’est soulevé le 21 novembre, en commençant une grande grève nationale. La plus grande mobilisation nationale des dernières décennies ne visait pas seulement le paquet de mesures imposés par Duque et son parti. Elle incriminait également les forces publiques qui bombardent sciemment les champs et les lieux où se trouvent des enfants, qui massacrent et cachent les cadavres, qui s’allient, forment, arment et commandent des paramilitaires, qui tuent des civils et les présentent comme des gens morts au combat et, qui, en récompense de ces actions criminelles, sont promus aux plus hauts postes et grades. Ils assassinent et infligent des blessures irréversibles ( par exemple, en visant les yeux) à ceux qui protestent pacifiquement. Ils sont impliqués dans les actes de corruption les plus terrifiants. On a la preuve qu’ils menacent, persécutent et tuent ceux qui, de l’intérieur, ne tolèrent plus ces abus et révèlent la vérité. Ils sont liés de façon lucrative aux structures mafieuses. En Colombie (comme dans d’autres pays), on ne sait pas de quel côté sont les forces armées, car elles passent de l’un à l’autre au bénéfice de ceux qui nous volent la liberté, les droits, les territoires, la dignité et aussi la vie. Cette même force publique a reçu l’ordre de nous protéger de la pandémie maintenant que le gouvernement, pour couvrir tout ce qui a été dit et tout ce qu’il y aurait encore à dire, face à COVID 19, s’oriente vers le couvre-feu, l’ état de siège et la militarisation de toute la société.

Mais le 21, nous ne nous sommes pas soulevés seulement parce que les forces publiques sont corrompues. Le gouvernement aussi l’est, de la base au sommet, président inclus. Alors que nous luttions contre l’impunité pour les corrompus (parapolitiques, assassins ou tous ceux qui détournent le bien public à titre personnel), les lois sur l’impunité ont été adoptées. Nous avons la preuve, rendue publique, que des votes ont été achetés ce qui met en évidence la connexion récurrente entre éleveurs de bétail, parlementaires, trafiquants de drogue, hommes d’affaires et politiciens. Mais ce n’est là qu’un exemple. Le gouvernement qui se fait du souci pour « nos » aînés, est le concepteur, le gestionnaire, le complice et le bénéficiaire du trafic de drogue, une véritable politique d’État en Colombie (et dans d’autres pays). Mais c’est aussi un gouvernement corrompu, qui fait partie d’un establishment corrompu. En Colombie (et dans d’autres pays) le vol du bien public est systématique et colossal. Il relie gouverneurs, membres du Congrès, fonctionnaires, partis politiques, banques, transnationales, entreprises, trafiquants de drogue. C’est un ordre criminel de type mafieux. Sa devise est « La cupidité est la loi, le vol, sacré ».

Nous nous sommes également soulevés pour qu’ils arrêtent les méga-projets miniers, hydroélectriques, agro-industriels, de déforestation et d’extraction. Car ils ne se contentent pas de poursuivre ceux qui sont déjà en cours, ils en annoncent et en commencent beaucoup d’autres en Amazonie, dans le massif colombien, dans le Catatumbo et dans d’autres régions. En fait, ils détruisent toute la Colombie (et d’autres pays également), en déplaçant des gens, en les dépossédant de leurs terres (dans un pays où plus de 60% de notre alimentation provient encore de petites productions familiales). Ils commencent par détruire notre souveraineté alimentaire pour mettre la terre au service d’une mercantilisation qui empoisonne terre et gens, génère la faim et ne produit des profits que pour quelques-uns. Nous n’aurons même plus d’eau propre. C’est la principale cause du déficit immunologique de « nos » aînés que le président nous ordonne sans vergogne de protéger par des mesures et des ordres d’isolement.

Le plus affligeant dans ce scénario, c’est l’absence de débat et d’un travail qui permettent de poursuivre la lutte contre cet ordre de mort face à la pandémie. Oui, il est nécessaire de connaître le COVID 19 et de le contenir. Mais cela ne doit pas se faire au prix de la soumission et de la relégitimation d’un pouvoir pourri, qui détruit la planète au niveau global, génére des profits de plus en plus considérables, des excédents de population et de capital, et de ce fait, un déficit de vie. Pour surmonter sa crise, ce système a besoin de guerres et de pandémies.

Il est nécessaire de savoir et de contenir ce virus, ici et maintenant, de manière pratique. Mais c’est nous qui devons le faire, nous qui sommes debout et en route vers la conscience de notre liberté, et qui voulons sortir de l’oubli et de l’obéissance dans lesquels ils ont l’intention nous isoler définitivement. Le Président, soucieux de l’économie, prend des mesures avec le Conseil syndical et les grandes entreprises; il consulte les chaînes touristiques et hôtelières, les compagnies aériennes et les firmes. Il dicte des mesures pour les protéger. Même les mouvements sociaux en appellent à l’unité et à un resserrement des rangs pour vaincre le virus. Se laissant guider par ces institutions qui génèrent les épidémies, la dépossession et les abus, ils finissent par répéter et imiter les politiques de l’État. Pour conclure, je me demande si les mouvements, les processus, les « classes moyennes » qui parlent la bouche pleine en exigeant de la discipline et en dénonçant les fléaux irresponsables, ne devraient pas se regarder dans le miroir de la honte et s’y reconnaître.

La principale mesure à prendre, pour faire face au COVID 19, le contenir, soigner ses victimes, prévenir les décès et surmonter l’épidémie, est, sans aucun doute, de créer, ici et maintenant, les ressources et les mécanismes qui permettront au plus grand nombre de s’isoler, se nourrir, être soigné, de rester en famille, et ne pas être soumis à la promiscuité. Mais aussi de ne pas subir, en plus du fardeau de la maladie, celui du signalement et des poursuites d’un État (et pas seulement d’un gouvernement) qui légifère dans le mépris des exclus, et accentue ainsi leur exclusion. Aucune pandémie, ni celle-ci, ni aucune autre, ne peut être affrontée et surmontée à partir du pouvoir, des États, ni des classes moyennes. Nous l’affonterons en mobilisant nos capacités, nos sensibilités et nos ressources contre un establishment qui, avec notre complicité, s’arroge le droit et nous donne le droit de dénonciation alors que notre devoir, c’est de nous organiser justement, et de travailler contre cette peste de l’oubli que nous reproduisons déjà.

Un exemple à suivre digne d’intérêt : à cause du virus Coronavirus, l’EZLN ferme les Caracoles et appelle à ne pas abandonner les luttes actuelles. Comme toujours, ils ne s’attendent pas à ce que nous les imitions, mais leur esprit de résistance et de rébellion nous interpelle et nous inspire. Cela contraste tristement avec tant de déclarations qui non seulement reflètent l’abandon des luttes mais aussi montrent qu’on peut tirer profit de la pandémie à des fins égoïstes.

En ce moment, comment pouvons-nous nous mobiliser et nous organiser pour obtenir, exiger, mobiliser des fonds, des ressources, de la logistique afin que des millions de personnes puissent rester chez elles et se protéger, en Colombie et ailleurs ? Comment imposer le droit aux soins et à l’attention dans la dignité ? À la nourriture, à la santé, à la justice, à la liberté ? C’est à nous de parler pour nos anciens, de les faire nôtres et d’exiger qu’ils soient respectés. C’est à nous tous de nous battre, de ne pas nous cacher derrière cette confortable farce qui cache et tue. C’est à nous de nous lever. Parce que la pandémie nous montre d’un seul coup qu’une grève n’est pas seulement une marche ou une mobilisation mais une mentalité digne, en nous organisant et nous mettant en marche

MAINTENANT ! Pas d’aumône ! Solidarité, organisation, lutte, résistance et rébellion ! La grève est notre programme pour la dignité. Arrêter la pandémie, c’est nous lever.

 

 

Emmanuel Rozental .
Pueblos en Camino
Tejiendo resistencias y autonomías
Vereda Quitapereza, Cauca,
Colombia-Abya Yala
18 mars

Traduction Claude Bourguignon Rougier

 

L’après

S’imaginer vivre à l’intérieur pendant 15 jours. Ou 45 ?. Au début c’est difficile.

Ne plus marcher.

Ne plus courir.

Ne plus faire de sport à l’extérieur.

Ne plus voir la Loire.

Ne plus voir les bars qui grouillent.

Ne plus boire de thé au soleil.

Et pourtant, ça stimule la création, que d’être hors de la société. Savoir que nous sommes tous en flottement – ou presque – c’est plaisant. Plus de lectures approfondies, plus d’écriture, plus de cuisine, plus de contemplation.

L’arrêt du temps. L’arrêt de la machine moderne qui tourne normalement à plein régime, ça peut avoir du bon. Pour une fois, nous n’avons rien raté, rien à perdre de ce qu’il se passe dehors.

Et pourtant, on se pose la question de savoir si l’on va tenir chez nous. Tenir quoi ? Quelle résistance doit-on adopter, à part celle de se laisser couler par le temps et la lenteur ?

Moi, je me demande plutôt si après, après la vague, on arrivera à retourner dans le monde d’avant, le monde brûlé. Celui qui consomme la chair de ses bêtes et des hommes, celui qui engloutit les produits par kilos, celui qui encaisse, encaisse et encaisse.

J’imagine la création de nouvelles formes politiques. Des sortes de pro-confinés. Des groupements qui mélangeraient la sobriété heureuse avec une forme de radicalité extrême : laisser la place à la nature, se faire tout petit, limiter ses déplacements. Mais dans quel monde la sobriété confiné pourrait-elle exister, quand on demande à la population de continuer de travailler, tout en envoyer les signaux inverse : sauve qui peut.

Le prochain ouvrage de Damasio s’interrogera peut-être sur cet aspect. Le confinement va profondément modifier nos vies intérieures et notre rapport au temps, à la mort, à la relativité, à l’importance de la vie. La crise « sanitaire », dont le mot si froid et glacé remplace les centaines de morts que nous commençons à avoir sur nos bras, révèle notre fragilité extrême au sein des structures mondialisés. Car des simples particules sont capables de nous tuer. L’égoïsme reprend le dessus, tout en étant compréhensible.

« J’ai besoin d’air »

« J’ai besoin de lumière »

« Je dois sortir mon chien »

« Je dois faire mon footing »

Tout d’un coup, le rapport au corps et à l’extérieur devient vital, alors que nous le rejetons le reste de l’année : faute de temps, d’envie, par flemme.

D’un coup, ça devient vital.

Ana Rougier

Journal de la pandémie.6.

Nous devons faire face à un gouvernement qui fait des effets d’annonce et dans la pratique bloque la résolution du problème majeur auquel il faut faire face

En serions pas là si le gouvernement, n’avait pas poursuivi la politique de démantèlement de l’hôpital public menée de ses prédécesseurs, dont la gauche, s’ils avaient veillé à maintenir en état de marche ce qui ne peut pas être régulé par la logique marchande : la vie ?

D’ailleurs, est ce que tous les gens qui se précipitent sur leur balcon et applaudissent aujourd’hui le personnel hospitalier, l’ont soutenu dans ses luttes ? Pire, combien ont pensé que cette « rationalisation de la gestion hospitalière » était une sage mesure ? Croyant peut-être, quand ils avaient de l’argent, qu’il y avait des cliniques ? Oubliant l’épidémie. Les épidémies modernes qui commencent avec le modernité dans les milieux d’éleveurs, en Grande Bretagne.

Bon, applaudir ne fait de mal à personne, mais mais soyons cohérents :

Allons tous, plus tard, enfin, ceux qui ne seront pas morts, manifester avec eux pour qu’ils obtiennent enfin des moyens !

Dans un article récent de Frédéric Lordon, nous lisons

Martin Hirsch — décidément à lui seul la synthèse ambulante du régime —, expliquant sur France Inter à des interviewers pourtant pas feignants de l’encensoir mais cette fois un peu estomaqués, qu’il y a des réanimations qui, que, comment dire… durent très longtemps, des deux trois semaines, alors que eh bien à la fin ça se termine plutôt mal, et du coup elles n’ont pas servi à grand-chose (les réanimations), en fait à rien, qu’on pourrait peut-être songer à débrancher un peu plus tôt, vu qu’il s’agirait de libérer le lit rapidement, rapport à zero-bed. Et maintenant, verbatim : « Lorsque les réanimateurs jugeront que la réanimation n’a pour effet que de prolonger que de huit jours, ils feront le rationnel (sic) de ne pas se lancer dans une réanimation dont la conclusion est déjà connue 

https://blog.mondediplo.net/les-connards-qui-nous-gouvernent

Ce serait une erreur d’y voir la déplorable dérive et le consternant manque d’humanité d’un des représentants de ce régime qui est censé nous protéger. Comme dit Lordon, Hirsch, c’est une vivante synthèse. Sa culture est celle des entrepreneurs de Francetelecom qui ont programmé le suicide des employés à dégager, celle des gouvernements élaborant des retraites qui ne permettront pas aux gens de vivre longtemps. Qui organise la mort du public, lequel comme le remarquait récemment un groupe de journalistes de Mediapart, ne doit pas être confondu avec l’état.

La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : « L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes.

(idem)

Qui a écouté le travail de Sandra Lucbert sur le procès de Francetelecom ? https://lundi.am/Sandra-Lucbert-la-litterature-contre-l-economie. Son analyse du système de management qui a produit cette hécatombe de suicides. C’est une solution finale a échelle réduite avec le même phénomène de dissimulation de la réalité et son langage codé.Pour ceux que ça intéresse, le livre Libre d’obéir qui dévoile le fondement nazi de l’idéologie du management vaut également son pesant de cacahuètes  et montre que culture de la mort n’est pas une métaphore. https://www.scienceshumaines.com/libres-d-obeir_fr_41989.html

Si nous ne comprenons pas que la logique des régimes actuels est létale, nous ne pourrons pas réagir à ce qui se passe.

En ce moment, le gouvernement veille à ce que la croissance puisse bien repartir après la fin de l’épidemie. Reprenant la tradition instaurée par Sarkozy, macron singe le discours social dont il s’est moqué. Si on Interrogez les gens qui travaillent comme autoentrepreneurs ou indépendants, on voir bien la différence entre ce qui s’est dit et ce qui sera fait. Pouvons nous faire confiance à ceux qui envoient déjà des mails aux agents hospitaliers pour leur spécifier que s’ils sont contaminés, ils ne pourront pas déclarer le coronavirus comme maladie professionnelle ?

L’important, c’est la santé des entreprises

C’est tout.

Claude

Ces migrants que nous sommes

Les bruits de pas claquent sur le trottoir. La veille, les voisins sont partis à Nantes. Là-bas « il y a un grand parc ouvert » Les valises valdinguent par milliers dès 6 h. Le silence s’installe, pour une fois. Le silence d’habitude recouvert par le bruit des badauds. Des chaises raclant les terrasses. Des soulards déclarant leur flamme à la nuit.

Les gens sont partis. Les immeubles se sont vidés. Et nous sommes restés. Quelle sensation étrange, de reprendre possession de son chez soi. Les options de départ était possibles : la Bretagne, la Provence. Et pourtant, personne n’a bougé. La Touraine est bien agréable quand le soleil s’y pose. Tout reluit dans les rayons du matin.

Pour ceux qui ont respecté « les règles », le comportement des autres déclenche l’indignation. Les ferrys débarquent en masse à Belle-île-en-mer, déversant des lots de Parisiens gonflés par leur sentiment d’impunité. Les cargaisons de voyageurs se déchargent dans les campagnes. Vous savez, celle des Gilets jaunes, celle qui est ringarde, on l’appelle l’oubliée le reste de l’année. La campagne des agriculteurs à moustache, des ouvriers cernés, des pauvres et des vieux.

En quelques jours, le Français à créé une nouvelle forme de déplacement. Une forme d’immigration nationale. Elle se déclenche par une peur panique de la maladie invisible. Elle rend les gens égoïstes, petits et mesquins. Elle se resserre sur les chances de survie, pourtant si confortable. Elle n’est pas liée à la Guerre avec un grand G, celle qui se délecte des flots de sang et des catastrophes humanitaires. Elle est juste déclencheé lorsque le confort de chacun est menacé.

La campagne que les badauds s’évertuent à fuir le reste du temps est le goal n°1. Celle où « on se fait chier » d’habitude est un idéal d’avenir : une maison, de la verdure, de la place.

Mode vert activé pour 15 jours. Vous voyez apparaître soudainement des gens inconnus, armés de bottes, sur la plage, pensant que le virus se noie dans l’écume et que les particules dans l’air n’attaqueront pas leurs culs privilégiés.

Le vert. Celui qui tâche de sa boue et de son indiscipline. Détesté le reste du temps par la classe qui apprécie le luxe et le flottement au dessus du reste du monde. La ruralité est soudainement appréciable. Les accents trop prononcés, la brutalité affirmée d’une région et les identités des villages sont enviables. Quand la peur le submerge, le Parisien ne pense qu’à sa gueule.

Peut-importe si les autres crèvent. Lui, il pourra se mettre au vert. Mais qui aurait cru qu’il allait devenir le migrant de demain ?

Ana Rougier
Journaliste