Ces migrants que nous sommes

Les bruits de pas claquent sur le trottoir. La veille, les voisins sont partis à Nantes. Là-bas « il y a un grand parc ouvert » Les valises valdinguent par milliers dès 6 h. Le silence s’installe, pour une fois. Le silence d’habitude recouvert par le bruit des badauds. Des chaises raclant les terrasses. Des soulards déclarant leur flamme à la nuit.

Les gens sont partis. Les immeubles se sont vidés. Et nous sommes restés. Quelle sensation étrange, de reprendre possession de son chez soi. Les options de départ était possibles : la Bretagne, la Provence. Et pourtant, personne n’a bougé. La Touraine est bien agréable quand le soleil s’y pose. Tout reluit dans les rayons du matin.

Pour ceux qui ont respecté « les règles », le comportement des autres déclenche l’indignation. Les ferrys débarquent en masse à Belle-île-en-mer, déversant des lots de Parisiens gonflés par leur sentiment d’impunité. Les cargaisons de voyageurs se déchargent dans les campagnes. Vous savez, celle des Gilets jaunes, celle qui est ringarde, on l’appelle l’oubliée le reste de l’année. La campagne des agriculteurs à moustache, des ouvriers cernés, des pauvres et des vieux.

En quelques jours, le Français à créé une nouvelle forme de déplacement. Une forme d’immigration nationale. Elle se déclenche par une peur panique de la maladie invisible. Elle rend les gens égoïstes, petits et mesquins. Elle se resserre sur les chances de survie, pourtant si confortable. Elle n’est pas liée à la Guerre avec un grand G, celle qui se délecte des flots de sang et des catastrophes humanitaires. Elle est juste déclencheé lorsque le confort de chacun est menacé.

La campagne que les badauds s’évertuent à fuir le reste du temps est le goal n°1. Celle où « on se fait chier » d’habitude est un idéal d’avenir : une maison, de la verdure, de la place.

Mode vert activé pour 15 jours. Vous voyez apparaître soudainement des gens inconnus, armés de bottes, sur la plage, pensant que le virus se noie dans l’écume et que les particules dans l’air n’attaqueront pas leurs culs privilégiés.

Le vert. Celui qui tâche de sa boue et de son indiscipline. Détesté le reste du temps par la classe qui apprécie le luxe et le flottement au dessus du reste du monde. La ruralité est soudainement appréciable. Les accents trop prononcés, la brutalité affirmée d’une région et les identités des villages sont enviables. Quand la peur le submerge, le Parisien ne pense qu’à sa gueule.

Peut-importe si les autres crèvent. Lui, il pourra se mettre au vert. Mais qui aurait cru qu’il allait devenir le migrant de demain ?

Ana Rougier
Journaliste

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